Intégrer la sécurité et la réconciliation à notre méthodologie
En bref
Publié en 2019, le rapport final de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées présente 231 appels à la justice visant à s’attaquer aux causes systémiques de la crise qui sévit. La traite des personnes constituait un thème récurrent dans l’ensemble des conclusions de l’enquête.
Pour les personnes qui planifient et conçoivent des corridors de transport et d’autres infrastructures essentielles, il s’agit d’un appel à examiner la façon dont nos travaux peuvent réduire les risques, et à cerner les endroits où ces travaux peuvent, involontairement, favoriser des préjudices lorsque l’expérience vécue n’est pas prise en compte.
À l’occasion de la Journée nationale de sensibilisation aux femmes, aux filles et aux personnes 2ELGBTQQIA+ autochtones disparues et assassinées, aussi appelée la Journée de la robe rouge, nous avons tenu une séance interne axée sur le leadership autochtone et l’expérience vécue. La discussion a été animée par Lindsey Lickers, agente de liaison pour le développement de la lutte contre la traite de personnes autochtones à l’Ontario Native Women’s Association, et comprenait des réflexions de collègues provenant des secteurs de l’architecture paysagère, des transports, de l’architecture et du rendement social. Ensemble, nous avons examiné comment les décisions quotidiennes en matière de conception influencent la sécurité, la dignité et les résultats concrets. Il ne s’agit pas d’un risque théorique, mais bien d’un enjeu de conception.
Notre responsabilité envers les communautés
La véritable conception ne se limite pas à un livrable. Elle ne se réduit pas à la conformité technique, à l’exécution des tâches ou à une approche détachée des contextes dans lesquels les projets prennent forme. Les espaces façonnés par nos créations influencent la façon dont les gens se déplacent, interagissent entre eux et demandent de l’aide. Lorsque les projets rencontrent des situations de vulnérabilité, nous avons la responsabilité de comprendre ces répercussions et d’adapter nos pratiques.
Faire progresser la réconciliation consiste à reconnaître les situations où les infrastructures peuvent interagir avec des préjudices systémiques et aggraver des enjeux existants. Modifier nos façons de planifier, de mobiliser, de concevoir et de préparer les usages futurs est essentiel pour que les infrastructures profitent aux communautés qu’elles desservent et pour en atténuer les effets négatifs potentiels. Cela nécessite une transformation à travers différentes disciplines, de la planification à l’ingénierie, en passant par l’élaboration de politiques, l’architecture et l’architecture paysagère.
La traite de personnes est une crise qui touche de manière disproportionnée les femmes et les filles autochtones. Ces personnes représentent environ la moitié des victimes identifiées de la traite des personnes au Canada, alors qu’elles ne constituent qu’environ 5 % de la population. Il s’agit donc d’un enjeu national étroitement lié aux corridors de transport, aux frontières et aux sites de travail éloignés.
L’intersection entre l’infrastructure et le risque
Les autoroutes, les ports et les vastes réseaux de transport, ainsi que leurs installations connexes, sont fréquemment utilisés dans la traite de personnes. En tant que spécialistes, nous augmentons les risques lorsque nos conceptions sont axées uniquement sur les normes techniques et les économies de coûts, sans tenir compte de l’expérience vécue. Lorsque ces expériences ne sont pas prises en compte de façon adéquate, les coûts sociétaux qui en découlent, souvent assumés par des communautés défavorisées, deviennent durables et dommageables, et contribuent au maintien ou à l’amplification des préjudices. Souvent, les politiques, les normes et les lignes directrices utilisées n’ont pas été conçues en tenant compte de ces défis ni de la réalité de ces communautés, et s’inscrivent dans un contexte historique passé où les valeurs et les résultats escomptés différaient d’aujourd’hui. Des collègues ont présenté des exemples de corridors nordiques où l’éclairage, l’aménagement paysager, les lignes de visibilité et l’aménagement des toilettes et des sites de travail peuvent avoir des conséquences qui dépassent largement l’énoncé de projet. Ces constats rappellent que la conformité technique ne suffit pas. Une participation significative et hâtive des communautés autochtones est essentielle. Nous devons les consulter et poser des questions différentes, respecter leur consentement et concevoir dans une optique d’intendance et de création d’avantages durables pour les communautés.
La conception avec la sécurité et la dignité en tête
Des stratégies passives comme la prévention du crime par l’aménagement du milieu peuvent favoriser des environnements plus sécuritaires grâce à l’éclairage, à la visibilité et à l’orientation particulière. Dans les contextes autochtones et éloignés, la sécurité dépend également de l’accès à l’aide, des choix opérationnels et d’une compréhension claire des personnes pour lesquelles un espace est conçu, et des personnes qui en sont exclues.
La discussion nous a également amenés à réfléchir à la façon dont la culture et l’identité sont intégrées dans la conception. La valorisation de la culture doit aller de pair avec la protection de la sécurité et de la dignité des personnes qui fréquentent ces espaces. Les matériaux, l’aménagement, la programmation et les processus d’approvisionnement contribuent tous à créer des espaces favorisant l’appartenance plutôt que l’exploitation.
La réconciliation en pratique
L’intégration de la réconciliation passe d’abord par l’écoute, puis par l’adaptation de nos façons de travailler, notamment en prenant le temps de bien évaluer les commentaires des communautés autochtones et les répercussions sur ces dernières. Cette approche s’inscrit dans le cadre du Plan d’action pour la réconciliation et exige la responsabilisation de toutes les disciplines. Elle nécessite également une approche au consentement plus réfléchie, pour que les communautés disposent d’un véritable pouvoir de décision, d’influence et d’autonomie dans la conception des projets.
Les mots que nous employons ont une importance. Le fait d’employer, par exemple, « personnes en situation de vulnérabilité » plutôt qu’« usagères et usagers de la route plus vulnérables » nous rappelle qu’il faut considérer la personne dans son ensemble ainsi que les systèmes qui l’entourent. Ces changements de vocabulaire influencent notre façon de penser, de concevoir et de nous engager.
De l’apprentissage au changement durable
Transformer la sensibilisation en action implique de développer des compétences partagées et de revoir les questions de départ. Les mesures concrètes vues au cours de la présentation comprennent une formation ciblée sur la traite de personnes, la prise en considération du risque de la traite de personnes dès le début de la planification d’un projet, la consultation des communautés sur leur perception de la sécurité et l’adoption d’une approche tenant compte des traumatismes. Il s’agit donc de comprendre qui utilise les espaces, à quels moments et quels sont les obstacles qui empêchent d’obtenir de l’aide.
La Journée de la robe rouge nous rappelle que l’apprentissage doit se traduire par des décisions concrètes au quotidien. Cette conversation nous a permis de mieux comprendre les liens entre les infrastructures, la mobilité et les préjudices, et de voir comment des choix de conception plus réfléchis peuvent contribuer à des environnements plus sécuritaires. Donner suite à ces apprentissages implique de poursuivre nos efforts d’apprentissage, d’intégrer la sécurité et la réconciliation dans notre travail et de maintenir une responsabilité envers les communautés que nous desservons.